SUR LA ROUTE DES ETOILES

nouvelle

© Tamara LAI et Loiez DENIEL (B/FR1999)

 

"J'y pense et je me relie à un sylphe égaré en des terres barbares : - chic, un génie! lui dis-je. J'ai droit à combien de voeux ?

- Tu ne peux souhaiter que des choses inutiles, les seules qui vaillent le coup.

- Quoi, répondis-je déçue, un perco, un distributeur de cacahuètes, un cendrier de poche ? J'aurais préféré une écurie, au bord de la mer, et un Catamaran.

- Tu peux danser sur ta tête au son du bendir, me dit le génie, que ferais-tu de tout ça ? Contente-toi de rêver d'un archipel-fantôme et d'un bâteau-ivre. Quant aux chevaux, tu es trop émotive, et ça les rend nerveux.

- Va pour l'archipel, lui dis-je, mais je te préviens, j'aime naviguer en eaux profondes.

J'écartai les algues brunes qui lui voilaient le visage puis, doucement, du revers de la main, j'ai laissé glisser mes doigts de sa tempe à la veine bleutée de son cou ; un sang pourpre s'écoulait de la blessure. J'y plongeai la langue : c'était du vin qui jaillissait en syncopes. Mon coeur s'arrêta pour écouter , je collai mon oreille contre sa poitrine et lorsque j'ai senti le sien battre, je n'ai pas été effrayé de voir les fourchettes se mettre à danser. Oui, les fourchettes dansaient, et les verres, les assiettes et la table, tout dans la maison chantait la joie et le miracle. Je l'arrachai au paquet d'algues qui me l'avait amené et me mis à tanguer avec ce corps dyonisiaque. Au soir nous avons emprunté le sentier des douaniers, pour descendre jusqu'à la grève. Précédé de mes chiens de pêche, j'avançais titubant, comptant les pas qui nous séparaient du précipice. Je lui tenais la main, petite et flétrie par le froid.Sa démarche était hésitante et de peur qu'elle ne glisse sur les rochers, je la tins par le cou. La blessure ne saignait plus et le souffle de son coeur se mêlait au murmure de l'eau...

Le Fanal des Goussins, qui brûlait à un mile formait un halo pourpre dans la brume qui se levait. Longtemps nous avons marché dans le sable noir d'encre ; le mazout frais collait à nos pieds gelés. Je m'amusais à la voir jeter, maladroitement, des galets blancs sur les cormorans morts. "Plus vite, dit-elle, ce vent d'enfer me rend folle!" Les vagues jaunes et noires se brisaient sur la côte en se cabrant comme des chevaux sauvages. Je regardais leurs âmes monter au ciel dans la fureur du ressac. Plus tard les chiens sont partis vers la lande, avaient-ils flairé un korrigan esseulé en chasse d'un catoplébas malade ou avaient-ils senti la peur qui nous faisait escorte ? Le gouffre était là, devant nous ; je cherchai à la retenir. "Non, me dit-elle, il ne faut pas tarder. Sinon je ne serai plus qu'un corps exsangue" Elle s'élança et s'enfonça. La mer l'avait reprise.

clone

Doucement , les chiens et moi, nous avons remonté le chemin des oblativités. Dans une pierre de granit j'ai, de mes ongles d'acier, gravé quelques signes. Un ouroboros pour elle, le néant qui l'avait emportée ; un triangle de la fécondité, pour moi qui l'avais laissée fuir. Ce travail achevé, je me mis à aboyer à la lune, je n'étais plus qu'un animal solitaire. Soudain une luciole apparut et m'effleura les paupières. Je la reconnus, c'était maintenant un petit être d'air et de lumière. Nous nous regardâmes si longtemps que nous avons fait l'amour avec les yeux."

Je suis chien, de race et de haute cour, chien de pêche et tueur de catoplébas, la haine gravée sur mes crocs, indifférent aux jappements de mes chiots, seul sensible à tes caresses. La journée durant j'ai couru mille lieues pour te retrouver, bondissant de rochers en rochers, sautant dans les vagues puis plongeant dans le sable des dunes. Haletant et brisé, j'ai fini par venir fureter près des écuries. Les chevaux étaient nerveux, ils avaient senti la tempête. Je me suis allongé là sur la paille chaude, léchant tour à tour les coussinets en sang de mes pattes puis j'ai enfoui mon museau triste sous mon aisselle. Peu à peu la douleur de mes os s'est évaporée par le poil mouillé de mon échine et il ne resta plus que le songe cruel de ton absence. Les yeux emplis de fatigue et de larmes, je me suis endormi. Dans mon sommeil, j'ai entendu ta voix m'appeler, douce et impérative ; et moi, le chien, j'ai accouru vers cette voix adorée, couru en tous sens vers ta voix qui emplissait le ciel. Mais ce n'était pas ta voix, c'était le vent qui se jouait des nuages, méchant vent se moquant de ma solitude, dispersant les quelques parcelles qu'il me restait de ton odeur. Lentement, j'ai repris le chemin de ma niche. Les reflets du crépuscule indifférents à mon chagrin, j'attendrai la nuit pour repartir à ta recherche. Je suis chien, ma volonté n'est rien ; chien abandonné, si tu ne reviens.

Parce que je ne suis pas un chien , je ne rampai pas à son approche ; je ne suis pas un chien , je ne lui léchai pas les mains. Serais-je même un chien, je n'aboierai pas à la lune. Plutôt que d'être chien, je serai loup!

Les chevaux dorment debout , attentifs à l'approche du fauve ; ils n'ont ni griffes, ni crocs acérés. Seuls leurs sabots légers leur donnent des ailes, quand l'a-mort rôde autour de leur sauvage beauté.

En descendant au village, j'ai croisé les goémoniers qui s'en allaient labourer la mer. Profitant de la marée du soir, ils allaient rentrer au matin ivres de fatigue, harcelant leurs chevaux qui haletaient pauvrement devant des tombereaux chargés de varech encore humide. J'ai coupé par les tourbières où les joncs ondulaient affolés par le vent du soir qui se levait. J'entendais au loin les tambours des tziganes, les chiens couraient devant partageant ma joie et mon espérance. Plus tard, je me suis laissé entraîner dans le tourbillon de la fête. Les feux de la Saint-Jean crépitaient comme des âmes dans un dernier embrasement nocturne. Il y avait de l'alcool dans les yeux fardés des filles et leurs sourires complaisants déchiraient la pénombre de petits éclairs blancs. Les rires et les éclats de voix avinées venaient briser parfois la transe envoûtante, rythmée par les bodhrans ; et le pas des danseurs sur le parquet de chêne éclaboussé de vin et de bière, résonnait dans ma poitrine attentive à ta présence.

Je te devinais là, si proche qu'il m'aurait suffi de tendre la main pour caresser, ne serait-ce qu'une fois, la douceur de tes cheveux. Et si tu te cachais parmi les danseuses tziganes ? - même regard légèrement oblique, même fougue - je ne te retrouverais pas. Alors j'ai encore bu, ouvert d'autres bouteilles, vidé d'autres verres. La musique maintenant me donnait la nausée, je ne savais plus bien qui m'appelait et les visages amis avaient depuis longtemps disparu. Je suis rentré par le chemin de pierres à peine éclairé par une lune blafarde. Titubant et transi par la brume qui se levait, j'ai fini par m'effondrer dans le fossé. Seul vêtu de ma chemise comme d'un suaire humide et glacé, je passais insensiblement le cap de la conscience. J'avais acquis cette indéniable certitude que j'allais enfin mourir là et qu'au matin un goémonier allait me trouver, qu'il jetterait mon corps désormais inutile et déjà froid sur un lit d'algues. Les chiens suivraient, gémissants, ce triste cortège lorsqu'il me ramènerait au village.

Le vertige éthilique m'entraînait déjà au-delà de la nuit, dans un vortex de lumière blanche, quand j'ai senti ta main chaude effleurer mon front, se glisser dans la mienne, ta main qui m'intimait de te suivre et de vivre; docile je t'ai suivi sans rien dire, et nous nous sommes couchés côte à côte sur un divan d'étoiles. Tu as posé ta tête sur ma poitrine et, un instant, tu t'es endormie, bercée par le rythme lent de mon coeur, semblable au ressac de la mer par temps calme...

"Un jour je te ferai l'amour, à toi ou à ton ombre. Ce jour là, toutes les cellules de ton corps danseront avec les étoiles et moi roi lion à mes desseins arrivés, je te verrai une fois seulement t'envoler vers le ciel."

Avons-nous rêvé longtemps, je ne pourrais le dire. Ta voix s'élevait mêlêe au bruit de la tempête qui menaçait. Ta voix, comme une prière "Vis mais libère-moi. Je ne suis qu'une image." Je regardai autour de moi, les tziganes avaient replié les tentes, la caravane était prête pour un nouveau départ. Les couleurs frissonnantes du matin étaient celles d'un oiseau nouveau-né. Je vis les danseuses ramasser les derniers paquets. Le fard avait coulé, donnant à leurs beaux visages un air tragi-comique. Ce n'était plus que des femmes, filles et mères affairées autour de leur progéniture, enveloppant leurs hommes de regards lourds de passion et de reproches. Eternel départ, éternel retour. Sommes-nous soumis, toi et moi, à la même inexorable loi des gens du voyage? J'entendais le roues des premiers chariots arracher aux chemins quelques cailloux brûlés...et un parfum de café chaud m'éveilla. J'étais là dans mon lit, haletant ; la sueur du cauchemard collait à mes yeux et mes cheveux. Quelques rayons de soleil filtraient à travers les persiennes encore endormies ; des fleurs s'étiraient de paresse dans un vase. Je t'écoutais fredonner une chanson enfantine.

Je suis une petite souris, je vais me glisser dans ton lit de mon pelage, ma toison maure, je vais frôler ton corps qui dort ça sent le pain et le biscuit ; ainsi tu aimes les sucreries? j'avance une patte rose et menue, je la retire, je n'ose plus! d'un eskimeau tendre et glacé, que j' te colle sur le bout du nez voilà ta langue qui recueille le choco qui coule de ma gueule et dans ton rêve praliné, tiens ? tu te mets à grignoter un bout d'oreille... Tu te réveilles ? Je m'enfuis!

Tu étais là, douce et vivante. Et tu m'as dit: "Il y a une fête au village ce soir. Tu m'emmènes ?"

Ils arrivèrent au village à la tombée de la nuit. La fête résonnait de tous côtés à travers des rythmes populaires. Quelques bateaux illuminés ondulaient sur la sensualité sombre et tiède de la mer. Ils escaladèrent une rampe blanche... marchèrent longuement parmi les Dragons que l'on préparait pour la régate du dimanche matin. Elle laissa filer ses doigts sur les coques de teck méticuleusement vernies au tampon. Cela produisait le même son aigre que l'on obtient en caressant légèrement un verre de cristal. La note, portée par le vent, se mêlait au bruissemement régulier de la marée montante et le tintement des accastillages venait compléter cette étrange mais apaisante partition. Les chiens eurent tôt fait de repérer un banc de chinchars au bord de la jetée qu'ils éparpillèrent en plongeant simultanément dans un grand bouquet d'éclaboussures. Plus tard ils croisèrent un groupe d'enfants qui s'évertuaient à pêcher maladroitement, mais avec un plaisir évident, des encornets attirés par les lumières du port. Ils faisaient dandeliner au bout de leurs longues cannes de bambou des petits leurres phosphorescents auquels venait s'agripper de temps à autre un malheureux mollusque. Chaque capture déclenchait invariablement l'hilarité du groupe et cela sans que l'on sache vraiment pourquoi. Ils se faufilèrent au travers de ces rires d'enfants, improvisant une ronde éphŽmère et se dirigèrent vers la plage toute proche.

Le sable était encore chaud du soleil du jour sous leurs pieds nus et ils sentirent à peine la différence de température lorsqu'ils entrèrent dans l'eau, tant la mer était douce et calme. Il caressa encore une fois ses cheveux noirs dans la clarté de la lune qui s'était levée. Elle aurait voulu lui dire une parole bienfaisante mais il l'en empêcha en posant doucement un doigt sur ses lèvres blanchies de sel. Même le vent s'était tu et, si ce n'était le bruissement des vagues caressantes qui venaient mourir àleurs pieds, le silence était absolu. Lentement il déploya ses ailes dans l'obscurité en un geste d'offrande, et elle le regarda une dernière fois s'envoler dans la nuit escorté de tous côtés par des milliers de luciolles multicolores sorties du néant. Elle resta longtemps prostrée dans le sable ; ce furent les chiens qui la sortirent de son rêve en venant s'ébrouer auprès d'elle. Frissonnante, elle se leva et se dirigea sans hâte vers les halos bleutés du port. Petit encornet arraché à la douceur de l'océan par une lumière imaginaire, venu mourir parmi les rires des enfants. Ses grands yeux ne réflétaient plus que le regard indifférent des étoiles décédées. Alors elle se retourna, déplia ses ailes et se posa un moment sur la crête d'une vague pour regarder l'ange noir planer encore dans l'azur infini. Dans un élan, elle plongea dans l'eau vers le soleil qui se levait à l'horizon.